Une étrange et imposante structure au mi- lieu de l’atelier. Voilà mon premier contact avec le travail d’Hervé Bréhier. Des plan- ches roses et bleues, de la laine de verre et de l’eau qui coule sans arrêt dans un évier. C’est aussi l’autonomie de cette pièce qui m’a aussitôt marquée, son circuit fermé de tuyaux dissimulés. Mais qu’était-ce exacte- ment ? Une cuisine en kit ? Non ! Ici, pas de placards, pas d’éléments suspendus, pas de plaque de cuisson. Simplement un évier posé sur un socle et adossé à un mur de laine de verre. Simple, oui, mais déroutant. Gênant, même, ce bruit d’eau qui coule indéfiniment. Et troublant cet étrange rap- port d’attraction/répulsion produit par la laine de verre. À l’École supérieure d’art de Clermont- Communauté, Hervé Bréhier utilise à nou- veau un circuit fermé, mais cette fois, il laisse les tuyaux et le moteur apparents. L’écoulement continu a disparu. Ici, l’ar- tiste a préféré un goutte-à-goutte : de l’eau provenant d’un tissu simplement posé sur le tuyau de cuivre. Dessous, une bombon- ne de gaz, découpée au sommet, recueille le liquide puis le renvoie dans le tuyau, percé au niveau du chiffon, dégoulinant. La douceur de la musique du goutte-à-goutte contraste avec le bruit du moteur et le dan- ger qu’évoque le gaz. Avec les «Tricotins» (2008), plus d’évoca- tion. Le risque est bien réel : si on utilise la manivelle du cric, on se tranche la main avec la lame que l’artiste a forgée à l’autre extrémité. Et le petit tricot qui recouvre le manche n’y pourra rien... Les vidéos d’Hervé Bréhier se situent sur un tout autre registre. Un registre où il est question d’espace, de volume et de son, mais aussi de lumière et de geste. «Les vo- lets» (2002) montre un hangar, de jour, en plan séquence. La caméra posée sur le sol du premier étage filme, en plan fixe, l’artis- te qui ouvre d’abord, puis ferme les volets du rez-de-chaussée et du premier étage. Les persiennes laissent progressivement filtrer la lumière qui envahit les lieux. Com- me après un long sommeil, l’espace prend corps et se révèle. Quel éclat ! Quelle puis- sance aussi, et le bruit sec des volets qui claquent renforce un peu plus tout cela. Exposée à Clermont-Ferrand, la vidéo «Sans titre» (2008) met aussi en scène le geste. Dehors, assis à une table, l’artiste tourne consciencieusement les feuilles d’un cahier d’écolier. Seulement, chacune des pages a été découpée, évidée. Seul un petit cadre subsiste, rendant plus difficile encore la manipulation. Avec difficulté mais avec patience, Bréhier éprouve la matière. Matière toujours avec la «Ramette de pa- pier au Plateau des Millevaches» (2006). Matière sculptée par le vent. Sculpture en mouvement. Si proche et si loin des piles d’affiches de Gonzales-Torres, de ces volu- mes redéfinis par le geste du visiteur. Ici, c’est le vent qui module la sculpture, qui taille dans la masse. C’est le vent qui, en rafales, chasse les nuages, joue avec la lu- mière, modifie les couleurs. À «La Passa» (2008), le jour se lève. Un groupe électrogène installé au milieu d’un champ accompagne cet instant magique. La lumière crépite, le moteur bourdonne. Et plus le ciel s’éclaircit, plus l’intensité de la lumière électrique faiblit. Bréhier met ainsi magnifiquement en scène un jeu d’appari- tions et de disparitions subtile. Hervé Bréhier établit des rapports physi- ques avec l’œuvre, l’espace et le specta- teur. Avec le temps aussi. En le traitant de façon directe ou en jouant sur le temps de la réalisation. Et la performance ?...C’est en juin dernier, dans une galerie à Mon- tréal, qu’Hervé Bréhier l’a expérimentée pour la première fois. À Clermont-Ferrand, Bréhier ne réalise pas une mais cinq per- formances ! Disons plutôt, cinq fois la «même». L’action consiste à empaler deux sacs, l’un de farine et l’autre de ciment, sur un crochet de boucher et à les hisser lente- ment. En s’élevant, ils laissent couler une fine pluie de poudre sur le sol. Les matières se mélangent, puis, brusquement les sacs cèdent et s’écrasent dans une fumée de poussière. L’acte dérange, violente. Et les traces qui en résultent ont le même effet. Car, même si la texture et la couleur sédui- sent, les pics et les sacs éventrés témoi- gnent d’une grande brutalité. On l’a dit, Hervé Bréhier est un jeune performeur. Il expérimente, prend des ris- ques, comme tout bon artiste. Et ici, plus qu’ailleurs, on assiste à de profonds chan- gements. Fragiles. Naissants.

Leonor Nuridsany