Analogues-Semaine 15.14

Plans de référence

Enrouler un fils barbelé sur lui-même, longuement, jusqu’à former une sphère.
Enduire un côté des montants d’une étagère ancienne, dresser en équilibre ces derniers, maintenus par le poids du moulage en béton d’une poutre de bois.
Dessiner dans l’espace les arêtes d’une forme ouverte et ambiguë à l’aide de tubes de cuivre.
Peindre, fendre ou scier des planches d’un mètre, les aligner à intervalles réguliers en les appuyant au mur.
Enduire un panneau de contreplaqué, le parcourir de tracés à la mine de plomb, parallèlement à ses bords ; parallèlement toujours, fendre le contreplaqué d’un coup de lame et le briser suivant cette ligne ; réagencer les fragments à l’intérieur d’un carré, en les appuyant contre le mur.


Les sculptures d’Hervé Bréhier sont le produit de la combinaison de deux « répertoires » : un répertoire de matériaux généralement liés à l’architecture et l’aménagement intérieur de lieux d’habitation ou de travail (panneaux de contreplaqué, portes de bois, tubes de cuivre, béton, enduit de lissage…) ; et un répertoire d’actions (tracer, couper, fendre, enduire, enrouler, adosser…) dont la simplicité n’est pas sans rappeler celle de la Verb List établie par le sculpteur américain Richard Serra à la fin des années 1960. Ses vidéos procèdent de la même logique : ouvrir un à un les volets d’un bâtiment industriel, puis les refermer ; filmer à bout de bras l’angle d’un mur et d’un plafond pendant un temps donné…
C’est la capacité physique de l’artiste à prendre en charge seul les transformations et les déplacements qu’il fait subir à ces matériaux et objets qui contribue à déterminer l’échelle de ses sculptures, toujours étroitement liée à celle du corps humain.

Peindre, enduire, trancher, scier, fendre, tracer, enrouler, poser, aligner, appuyer : ces actions simples engagent l’artiste dans un processus de réitération. Un geste récurrent de l’artiste consiste à enduire une portion ou la totalité d’une face des objets et matériaux qu’il emploie, de façon à produire un plan quasi monochrome ; « augmentant » l’objet par cette mince couche qui en même temps procède à une « remise à plat » gommant ses aspérités.
Sur de grands panneaux rectangulaires de contreplaqué qui ont reçu ce traitement, l’application d’enduit précède et prépare le tracé de lignes parallèles, répétées, rythmiques, réalisés à main levée à la mine de plomb. Ensuite fendus et brisés, les panneaux sont réagencés et « mis au carré » lors de l’installation de la pièce contre le mur. Chaque œuvre de cette série s’élabore dans l’alternance de moments d’unification, de division et de réagencement de la surface conçue comme la partie affleurante d’une épaisseur, autant physique que temporelle.

Cette dimension temporelle, importante dans l’œuvre d’Hervé Bréhier, est aussi prise en charge par l’emploi assez singulier que fait l’artiste d’éléments « ready-made » : des caisses, des structures de mobilier ou des portes en bois, dont l’aspect usagé et ancien est perceptible dans l’arrondi des angles, les griffures et les éclats dans le bois, les multiples couches de peinture qui les recouvrent — et que révèle ici ou là un manque ou un changement de teinte sous une ferrure, une charnière ou une plaque de poignée démontées.
Ces objets — puisqu’ils sont, au départ, des objets — deviennent le support des interventions de l’artiste et le matériau de certaines de ses sculptures. Leur fonction d’origine et leur caractère ancien ne sont jamais occultés et constituent même des motifs signifiants de ces œuvres. Aisément reconnaissables, ils instaurent une forme de proximité avec le spectateur, en partageant son espace et en stimulant ses sensations tactiles et vélléités de préhension.
J’ai écrit plus haut qu’il s’agissait d’éléments ready-made. Il faut toutefois préciser qu’ils ne sont en réalité jamais utilisés « tels quels » : toujours il en manque une partie — ici le couvercle de la caisse ; là les rayons d’une étagère ; là encore la structure d’une porte dont ne subsistent que les panneaux centraux.

Ces retranchements opérés par l’artiste relèvent de la même logique que celle qui le conduit à barrer de lignes ; à trancher d’un coup de scie ; à fendre d’un coup de lame ou de hache ; à poser en équilibre ; à crever un sac de ciment ou de farine et le suspendre pour que son contenu se répande au sol…
Autant d’actions qui témoignent d’une recherche de mise en tension — et d’une violence contenue, sourde, qui est aussi l’une des marques du travail d’Hervé Bréhier.
Mais aussi, autant d’actions qui procèdent d’une exigence que l’on pourrait, faute de mieux, qualifier de « minimaliste » : les interventions de l’artiste sont toujours porteuses d’une certaine qualité de silence et mettent en jeu son propre retrait.
S’il recourt à beaucoup de « gestes » en effet, ce n’est pas pour autant qu’il faille dire que le travail d’Hervé Bréhier est de l’ordre de la performance, et encore moins qu’il relève d’une visée « pathétique ». L’artiste endosse plutôt le rôle d’un opérateur : ses gestes n’appartiennent pas au registre de « l’expression » ; ils sont « sans affect » et ont pour fonds de provenance la construction en bâtiment, la menuiserie, la plomberie.
Ce que j’ai appelé « minimaliste » correspond bien moins à une visée esthétique qu’à la volonté de produire, au moyen du seul geste de découper ou d’enduire, une « tranche », un « plan de référence » au travers desquels non seulement se lit l’histoire silencieuse des matériaux et objets employés, mais où, aussi, s’engage pleinement l’enjeux sculptural de ces œuvres.

Que ces « tranches » et ces « plans de référence » soient d’abord et avant tout des surfaces — et que ces surfaces soient essentiellement monochromes — appelerait d’autres commentaires relatifs à la picturalité convoquée par ces œuvres. Mais la place me fait ici défaut.
Qu’il me suffise, provisoirement, de dire qu’au cours de ma visite de son atelier, Hervé Bréhier m’a beaucoup entretenu de peinture.

Cédric Loire